TA – 109 – La passation d’hiver

03/05/17

Alors que le froid s’installe durablement, que nous nous y habituons finalement ; seulement -10 mais il fait chaud ! ; les empereurs chantent de moins en moins, c’est qu’ils ont trouvé pour la majorité leur partenaire pour cette année. Elodie descend tous les jours à la manchotière pour enregistrer les chants des individus transpondés qu’elle a marqué à l’arrivée à l’aide de teinture. Moi aussi je descends, moins longtemps pour l’instant, pour la relever le soir et vérifier l’avancement de la période de copulation, chercher avec attention le premier œuf.

Ce jour-là, il faisait froid, réellement. Elodie était venue sans matériel pour un check rapide mais c’est avec excitation qu’elle a remarqué le premier œuf. Accompagnées d’Erwan, nous avons veillé jusqu’au coucher du soleil la passation du précieux œuf. La femelle, avec précaution, a laissé ce petit bout d’elle-même au mâle, ce futur poussin, futur empereur peut être s’il passe toutes les épreuves qu’implique cette vie en Antarctique. Alors qu’ils étaient restés muet depuis les parades et leur appariement, les deux partenaires chantent pour apprendre leur signature vocale respective et être sûr de se retrouver dans la foule dans… 2 mois environ.

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La femelle et le mâle se préparent à la passation de l’œuf

Nous avons observé toute la scène, et sans s’en rendre compte, retenu notre souffle, jusqu’à ce que, après quelques hésitations, la femelle se détourne de la colonie et prenne le chemin du large. Le mâle, presque étonné semblait-il a essayé de la suivre, quelques pas maladroit avec son œuf entre les pattes puis s’est arrêté. Dans la pénombre de ce soir-là, nous sommes restés silencieux, comme hypnotisés en regardant la femelle s’éloigner. Pourtant nous savions exactement ce qu’il allait se passer, pourtant nous savions tous les 3 que les sentiments humains n’ont rien à voir la dedans, pourtant nous étions juste excité au départ de voir ce premier œuf. Quel poème ne pourrait pas compter l’histoire de ce manchot qui repart vers la mer, quelques centaines de kilomètres plus loin, de sa démarche lente et mal assurée sur la glace, pour laisser son partenaire avec le précieux œuf dans l’hiver noir et glacial de l’antarctique. Alors que cet évènement semblait unique, je songe aux quelques 4000 couples qui vont en faire de même dans les semaines à venir. Ressentirais-je chaque fois la même chose ? Oui, surement, tout comme je ressens chaque soir passé sur la banquise avec la même émotion, pour ce silence entrecoupé du chant des empereurs, amené par un air froid et encadré au loin par les catabatiques du continent dont le souffle d’air nous parvient parfois momentanément.

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Trace de manchot dans la neige

Avec Erwan, nous avons suivi la femelle jusqu’à la piste du Lion pour repérer l’endroit de passage favorisé. Il faudra que j’installe mes antennes de détection dans quelques jours. Puis, alors que la nuit s’installait et que la radio nous rappelait de remonter sur base, nous l’avons regardé une dernière fois s’éloigner seule vers l’immensité de la banquise, vers le large, pour finalement disparaitre et se confondre avec la glace dans la nuit.

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